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La folie : réalité ou construction sociale ?

23 juillet 2014

Les avatars de la classification

Décrire et classer les maladies mentales est une préoccupation des médecins depuis l’Antiquité. Cette histoire de classification, Jean-François Dortier la résume à quatre grandes périodes.

  • Dès l’Antiquité, Hippocrate et Claude Galien s’attachent à décrire certains troubles comme la manie, l’épilepsie, l’hystérie, ou la mélancolie dont on suppose qu’elle est causée par la « bile noire ». Cette classification restera la référence jusqu’à l’âge des Lumières.
  • À l’époque de la psychiatrie naissante, avec Philippe Pinel (1745-1826) et Jean-Étienne Esquirol (1772-1840), on regroupe les aliénés en quatre catégories : maniaques, mélancoliques, idiots et déments. D’autres classifications ont cours. Le médecin Joseph Daquin (1732-1815) publie une Philosophie de la folie ou Essai philosophique sur les personnes attaquées de folie, dans laquelle il classe les aliénés en différents groupes selon les soins à leur apporter : les fous furieux (ou « fous à lier »), les fous tranquilles (à enfermer sans les attacher), les extravagants (à surveiller constamment), les insensés (à conduire comme des enfants) et les fous en démence (ayant besoin de soins physiques).
  • Du XIXe au XXe siècle, les psychiatres œuvrent à une description minutieuse de certains troubles : la schizophrénie, les perversions sexuelles, les névroses obsessionnelles, les arriérations mentales, les hystéries. C’est de cette époque que date la classification en deux grandes familles : psychoses (altérant profondément la personnalité) et névroses (troubles moins profonds, et dont l’individu a conscience).
  • Le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), établi par l’Association américaine de psychiatrie, a pour but de créer une référence commune des troubles mentaux. Créé dans les années 1950, sa version – dite DSM-IV – date de 1994.

En suivant le DSM-IV, on peut observer le large spectre que recouvre l’expression « maladie mentale », avec, entre autres :

– les troubles anxieux : anxiété généralisée, phobies (agoraphobie, claustrophobie, etc.), Toc… ;

– les troubles somatoformes : par exemple, les troubles de conversion (l’« hystérie » d’autrefois) sont des troubles physiques (cécité, paralysie partielle, douleurs, etc.) qui ne sont associés à aucune cause organique manifeste ;

– les troubles de l’humeur : la dépression et la maniaco-dépression (dite « trouble bipolaire ») sont les plus connues ;

– les troubles du comportement alimentaire : boulimie, anorexie mentale ;

– les troubles du sommeil : insomnie, parasomnie, dyssomnie… ;

– les perversions sexuelles  : voyeurisme, fétichisme, sadisme et masochisme, pédophilie… ;

– les troubles liés aux drogues et à l’alcool ;

– les troubles de la personnalité : personnalité antisociale, borderline, narcissique… ;

– la schizophrénie et les troubles psychotiques ;

– les troubles du développement cognitif : autisme, syndrome d’Asperger…

Causes et traitements

L’espoir de classer les maladies mentales selon une typologie unique et claire est illusoire. À cela, il y a plusieurs raisons. Tout d’abord, il y a un continuum entre normalité et maladie, de sorte que les contours qui séparent une maladie d’un état psychologique « normal » sont fluctuants. Ensuite, certains symptômes peuvent être présents dans des maladies très différentes : par exemple, le retard mental dans l’autisme et la trisomie. Ou encore, des hallucinations peuvent se retrouver chez un alcoolique ou un schizophrène. Inversement, une même maladie peut avoir des manifestations cliniques différentes. Enfin, l’étiologie (c’est-à-dire l’étude des causes) des maladies est multiple et toujours discutée.

Dans l’histoire de la psychiatrie, trois grands types de facteurs ont été invoqués pour rendre compte des troubles mentaux : biologiques (génétique ou neurologique), psychologiques (affectif, comportemental, cognitif) et sociaux (familial, institutionnel, contextuel). Chaque mode d’explication renvoie à des pratiques thérapeutiques spécifiques.

Aujourd’hui, il est admis que ces trois approches ne sont pas exclusives les unes des autres. Certains troubles, comme le retard mental profond, peuvent avoir des causes entièrement génétiques, tandis que d’autres (comme la dépression) peuvent résulter d’une combinaison de facteurs « bio-psycho-sociaux ».

La folie : réalité ou construction sociale ?

Albert Dadas, employé d’une compagnie de gaz à Bordeaux dans les années 1880, souffrait d’un mal étrange. Un matin, le jeune homme quittait sa famille et son travail sans prévenir et partait sur la route, marchant droit devant lui pendant plusieurs jours. Lorsqu’on le retrouvait à 50 ou 100 kilomètres de là (souvent arrêté pour vagabondage), Albert semblait avoir tout oublié des motifs de son départ et de son identité. On le ramenait chez lui et il reprenait ses activités mais, quelques semaines plus tard, il récidivait. Paris, Nantes, Lyon…, Albert est même allé jusqu’en Russie et en Algérie au cours de ses périples. L’histoire serait restée sans suite si, à la même époque, d’autres cas semblables n’avaient été recensés : d’abord dans la région de Bordeaux, puis à Paris, et enfin dans l’Europe entière. Comme une épidémie, le mal s’est répandu. En 1887, on commence à parler, dans les milieux psychiatriques, d’une nouvelle maladie : « l’automatisme ambulatoire ». Les psychiatres s’interrogent sur les causes de ce trouble mental : hystérie, d’épilepsie latente avec perte de conscience, etc. Ian Hacking, philosophe des sciences et professeur au Collège de France, a consacré à cette maladie un beau livre, Les Fous voyageurs (Les empêchers de penser en rond, 2002). Ce syndrome fait partie de ces maladies mentales qui semblent n’avoir eu qu’une existence éphémère. Ce fut aussi le cas de la « grande hystérie », décrite par Jean Martin Charcot à la fin du XIXe siècle : ces jeunes femmes convulsives, qui entraient en transe, poussaient des cris, parlaient des langues inconnues. C’est le cas aussi du syndrome de la « personnalité multiple » apparu dans les années 1980-1990, exclusivement aux États-Unis. Ces maladies sont-elles des maladies « réelles » qui n’apparaîtraient que dans des circonstances données (sociales, historiques) ?

 D’après Jean-François Dortier

http://www.scienceshumaines.com/qu-est-ce-qu-un-trouble-mental_fr_25896.html

 Georges Vignaux

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