Accueil > Non classé > L’intelligence dispersée

L’intelligence dispersée

26 août 2014

L’Homme dont le monde volait en éclats (1) rapporte l’histoire authentique d’un jeune soldat russe blessé au combat en 1943. Lorsqu’il se réveilla sur son lit d’hôpital, le jeune homme ? il s’appelait Lev Zatteski ? souffrait d’un mal étrange. Atteint d’un éclat d’obus, sa blessure au cerveau avait causé non seulement des troubles de la vue et de la mémoire, mais l’avait rendu incapable de comprendre le monde qui l’entourait. Placé devant son repas, il savait parfaitement ce qu’étaient une fourchette et un verre, mais ne se souvenait plus vraiment de ce qu’était un couteau et il regardait l’assiette comme un objet étrange. Surtout, il ne parvenait plus à saisir le sens global de la situation : à quoi servent ces objets, se demandait-il devant le couvert mis à table. Le monde de Lev avait « volé en éclats ». Il l’écrit au début de son journal : « Comment se fait-il qu’il soit très difficile de réapprendre à comprendre le monde (…), d’assembler les minuscules débris de ce monde en un tout ? »

A l’égard du monde qui nous entoure, nous sommes comme Lev Zatteski. Nous pouvons comprendre beaucoup de choses. Nous sommes même assaillis d’un flot continu d’informations. Mais le sens global nous échappe.

Certes il n’est pas d’époque heureuse où les idées furent claires, simples et sans équivoque. Mais il fut un temps au moins où les sciences humaines proposaient quelques grilles de lecture globale pour penser l’homme et la société. Durant tout le XXe siècle, plusieurs « grands paradigmes » se sont ainsi relayés et imbriqués pour fournir des clés explicatives : marxisme, psychanalyse, culturalisme, structuralisme, théorie des systèmes. Pour les marxistes ? et ils étaient nombreux ?, on pouvait décrypter la société, l’histoire à partir de leurs soubassements économiques ; avec la psychanalyse, nos actions pouvaient révéler un sens caché : celui des pulsions inconscientes ; le structuralisme prétendait dévoiler l’armature des mythes, des rites et de la société.

Puis, à partir des années 1980, les grands paradigmes se sont effondrés. En même temps que disparaissaient les uns après les autres les « maîtres à penser » qui les avaient portés.

Puis est venu le temps de la complexité, du chaos, de l’indéterminisme. C’en était fini des grandes idéologies et des pierres philosophales qui avaient prétendu enfermer le monde dans des lois simples (celles de l’économie, de l’inconscient, des structures, des signes).

Les années 1990 furent marquées par le relativisme, le scepticisme, la critique de toute prétention à la vérité et à l’universalisme. Les anthropologues se sont mis à critiquer leur propre discours ; les sociologues ont délaissé les théories générales de la société ou du changement social ; l’histoire globale, rêvée par les historiens des Annales, est devenue une histoire en miettes. L’esprit de système était abandonné partout au profit des études locales, plus modestes.

La multiplication des savoirs locaux

Paradoxe : alors même que notre intelligence globale semble se dissoudre, jamais nous n’avons tant appris, compris, décortiqué, analysé, scruté, étudié. Jamais autant de recherches, d’études, de concepts, d’informations n’ont été accumulées. Et ce, sur tous les sujets. Un exemple parmi d’autres : il y a un siècle, les pionniers de la psychologie de l’enfant, voulant comprendre comment se forme l’esprit humain, se mirent aux premières observations. Depuis lors, des dizaines de milliers d’observations, de recherches ont été faites. Sur tous les aspects du développement (langage, intelligence, affectivité, relations sociales), à tous les âges de l’enfant (de 0 à 3 mois, de 3 à 6 mois, etc.), les études se sont multipliées.

Mais depuis la disparition de Jean Piaget, qui assurait une sorte d’hégémonie théorique sur la discipline, il semble que le champ de la psychologie de l’enfant n’ait jamais été aussi florissant et dispersé à la fois (2). On pourrait en dire tout autant de bien d’autres domaines. Le langage, la religion, l’économie, l’histoire, la psychologie, la mémoire, les troubles mentaux, les organisations, la banlieue, le Moyen Age…, pas un sujet qui ne fasse l’objet d’une masse sans cesse croissante de recherches. Les chiffres sont vertigineux : 3 500 revues de sciences sociales dans le monde, qui publient plus de 150 000 articles annuels. Sans parler des 6 000 livres édités chaque année en France en sciences humaines (sur une production éditoriale de 50 000 livres).

Paradoxe de la connaissance : plus la recherche avance, moins la lisibilité est grande. Nous sommes submergés par un flot incessant d’informations qui rend moins aisés les modèles unificateurs.

Recompositions souterraines

La pensée contemporaine ressemble à un immense chantier en perpétuelle reconstruction. Et il est bien difficile d’y percevoir un ordre général, des lignes de force. Et pourtant, derrière le brouillage de surface, des recompositions souterraines sont en cours. De nouveaux paradigmes ont pris le relais des anciens. Tel est le cas du paradigme cognitif ou du modèle des réseaux.

Certains affectent des domaines plus restreints : la réflexivité ou la seconde modernité des sociologues, l’institutionnalisme en économie et science politique, l’évolutionnisme qui fait une percée en économie ou en psychologie, l’approche culturelle en géographie, l’anthropologie du proche, l’émergence des linguistiques cognitives, etc. Toute la difficulté est d’intégrer cette multitude de recherches pour faire émerger des vues d’ensemble.

Si bien des reconfigurations en cours restent confinées dans des bassins de connaissances spécialisés, c’est parce qu’il manque aussi une impulsion aux synthèses, bilans, cartographies des savoirs, mais aussi et surtout aux outils conceptuels destinés à réarticuler entre eux les savoirs locaux.

Au seuil du XXIe siècle, voilà un grand défi pour les sciences humaines. Rassembler les pièces du puzzle en un tout cohérent, recoller les morceaux d’un savoir en miettes, retrouver l’élan des fondateurs tout en s’appuyant sur le riche matériau des connaissances accumulées. En un mot : reconstruire.

 

  1. A. Louria, L’homme dont le monde volait en éclats, Seuil, 1995.
  2. Voir le dossier « L’enfant et ses intelligences », Sciences Humaines, n° 164S, octobre 2005.

 

D’après Jean-François Dortier

http://www.scienceshumaines.com/l-intelligence-dispersee_fr_5429.html

Georges Vignaux

Publicités
Catégories :Non classé
%d blogueurs aiment cette page :