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Le business de l’ADN

2 septembre 2014

«In the future, your DNA will be your data. » « A l’avenir, votre ADN sera vos données. » Depuis deux ans, ce slogan de la banque HSBC accompagne les passagers dans les aéroports de monde entier. Au-dessous du slogan, la photo d’un index dont l’empreinte digitale a été remplacée par un code-barres en deux dimensions (ou QR code) qui peut être scanné au moyen d’un smartphone. Un scénario futuriste ? Au contraire ! Après quelques jours passés à San Diego, l’une des capitales américaines des sciences de la vie, cette publicité paraît presque désuète au voyageur. Car ici, l’ADN est une donnée comme les autres : on la décrypte, on l’analyse, on la partage, et, bien sûr, on la vend.

En 2014, on peut décrypter un génome humain pour 1 000 dollars (760 euros), contre 100 millions de dollars il y a une décennie. Mieux, quelques heures suffisent pour lire les milliards de « lettres » qui constituent notre patrimoine génétique et qui sont en quelque sorte le mode d’emploi de notre corps. Que nous révèle cette succession de A, T, C, et G, ces lettres qui s’assemblent par paires pour tricoter l’ADN ? Permettent-elles de prédire notre avenir ? La génétique est-elle la médecine du XXIe siècle ?

Dépistage de maladies héréditaires, profilage des tumeurs, recherche d’ancêtre, identification d’un criminel : l’ADN est partout le nerf de la guerre. Voyage au coeur de ce monde à la croisée de la science, du business et de l’éthique.

« Google de l’ADN »

Le point de départ se trouve sur la Côte ouest des Etats-Unis. Nous sommes à La Jolla, le coeur scientifique de San Diego. Ici, le géant des télécommunications Qualcomm côtoie de prestigieux centres de recherche comme le Salk Institute, et les start-up se bousculent pour louer quelques précieux mètres carrés sous les pins et les embruns du Pacifique. C’est là qu’est né il y a quinze ans Illumina. Inconnue du grand public, cette société est le leader mondial du séquençage : ses robots ultrasophistiqués équipent les labos du monde entier, ses tests génétiques ont conquis les médecins aux Etats-Unis. Ce petit empire pèse déjà 25 milliards en Bourse, pour un chiffre d’affaires de 1,4 milliard de dollars en 2013.

 

En janvier, Illumina a lancé une toute nouvelle machine baptisée HiSeq X Ten, capable de décrypter un génome en moins de vingt-quatre heures pour un coût unitaire inférieur à 1 000 dollars. Cette technologie permettra de passer au crible des populations entières afin d’identifier les composantes génétiques de maladies comme le cancer. Une mine d’or pour les chercheurs et les groupes pharmaceutiques !

Fin août, Illumina a ainsi annoncé avoir signé des accords avec le laboratoire pharmaceutique français Sanofi, le britannique AstraZeneca et l’américain Johnson & Johnson. Objectif : développer un test unique permettant de renseigner le médecin sur le profil génétique de la tumeur et l’aider à choisir le meilleur cocktail de médicaments. A ce jour, 125 gènes pouvant avoir un rôle dans la genèse ou le développement des cancers ont été identifiés.

Autre champ prometteur pour les géants de la pharmacie : la pharmacogénomique. Aujourd’hui, de nombreux médicaments sont rejetés par les autorités de santé en raison du manque d’efficacité ou des effets secondaires constatés chez des patients. Or, cette variabilité de la réponse s’explique parfois par le profil génétique des patients. Si l’industriel découvre ce lien et met au point un test qui permet de « trier » les patients, il pourra décrocher une autorisation de mise sur le marché qui lui aurait été refusée sans cela.

Médecine «sur mesure»

Revers de la médaille, certains médicaments largement prescrits, comme les statines (utilisées couramment pour traiter l’excès de cholestérol), pourraient voir leur indication restreinte. «Chez un patient sur deux cents, leur consommation induit du diabète », constate Eric Topol, l’une des stars de la génétique aux Etats-Unis et professeur au très prestigieux Scripps Research Institute de San Diego. « A l’échelle des Etats-Unis, où environ 20 millions de personnes consomment des statines, cela représente 100 000 cas de diabète induits. La génétique nous permettrait d’identifier ces patients à risque, mais les laboratoires ne font rien ! », s’agace-t-il

 Auteur d’un livre à succès, The Creative Destruction of Medicine, « la destruction créatrice de la médecine » (Basic Books, 2012), il souligne les limites des essais cliniques. « A l’ère de la génétique et des big data, il n’est plus acceptable d’avoir des molécules qui ne marchent que chez la moitié des patients, ou dont les effets secondaires outrepassent les bénéfices », précise cet excellent orateur, aussi à l’aise dans sa blouse blanche que dans son costume de conférencier.

Dans sa croisade pour une médecine « sur-mesure » fondée sur le profil génétique des patients, il a un allié : Craig Venter. Son quartier général n’est situé qu’à quelques minutes du Scripps Research Institute. Pionnier de la génétique et homme d’affaire avisé, il a créé cette année Human Longevity, Inc., une start-up qui tente de percer les secrets de la longévité et de la bonne santé. Comment ? En séquençant le génome de dizaines de milliers de personnes et en les analysant grâce à des algorithmes surpuissants. « Ces informations auront une grande valeur pour les laboratoires », assure Craig Venter, qui a déjà acquis deux robots de séquençage low cost auprès d’Illumina (à 10 millions de dollars l’unité !).

Depuis le début de l’année, ces initiatives destinées à faire parler nos gènes se multiplient. Le 1er août, le Royaume-Uni a annoncé un investissement de 300 millions de livres (378 millions d’euros) dans Genomic England, un projet destiné à séquencer le génome de 100 000 citoyens d’ici à 2017

L’effet Angelina

Ces études, qui requièrent d’impressionnantes capacités de calcul et de modélisation, ne livreront pas leurs secrets avant plusieurs années. Mais le peu que l’on sait vaut déjà de l’or. Outre-Atlantique, les tests génétiques sont en passe de remplacer le stéthoscope dans le cabinet du médecin.

Le plus prescrit cible les mutations des gènes BRCA1 et BRCA2, qui sont associées à un risque accru de développer un cancer du sein ou de l’ovaire. Il a été popularisé par l’actrice Angelina Jolie, qui en a bénéficié, et a choisi à la suite de ce test de subir une double ablation des seins. Suivant son exemple, de nombreuses femmes y ont désormais recours. Un progrès indéniable pour les patientes à risque (celles qui ont dans leur famille plusieurs cas de cancer du sein par exemple). Mais parfaitement inutile dans la majorité des cas. Car les mutations des gènes BRCA1 et BRCA2 sont extrêmement rares (environ une femme sur mille) et ne sont impliqués que dans 5 % à 10 % des cancers du sein.

L’effet Angelina, comme le titrait le Time en « une » de son édition du 27 mai 2013, est donc surtout une bonne affaire pour les laboratoires qui commercialisent ces tests. Le plus gros s’appelle Myriad. Cette entreprise installée à Salt Lake City (Utah) a été cofondée en 1991 par Mark Skolnick, un pionnier de la bio-informatique, qui fut parmi les premiers à explorer l’influence des gènes BRCA1 et BRCA2 et à les séquencer.

C’est sur la base de ses découvertes que Myriad a lancé, au milieu des années 1990, le premier test de prédisposition aux cancers du sein et de l’ovaire. Depuis, le portefeuille de Myriad n’a cessé de s’étoffer et ses ventes de s’envoler. En 2013, elles ont ainsi atteint 613 millions de dollars, soit le double d’il y a quatre ans, en 2009. Chaque test est commercialisé autour de 2 000 dollars.

Pour protéger son monopole, Myriad n’a pas hésité à breveter les séquences identifiées par ses scientifiques. Cette « privatisation » de l’ADN a toutefois été invalidée en juin 2013 par la Cour suprême des Etats-Unis, qui a jugé que « l’ADN produit naturellement est un produit de la nature et n’est pas éligible pour un brevet simplement parce qu’il a été isolé ».

Terrain glissant

Depuis ce jugement, les tests concurrents se multiplient. Au début du mois de juin, Pathway Genomics a ainsi lancé le sien, baptisé BRCATrue. Emballage rose et marketing soigné, il pourrait devenir l’un des best-sellers de cette start-up fondée en 2008 à San Diego. « C’est un marché à 1 milliard de dollars », s’enthousiasme Ardy Arianpour, directeur de la stratégie, installé dans un bureau en verre design, à l’image du siège flambant neuf de la société.

Il a déjà dans sa mallette toute une panoplie de tests dits « de prédisposition », qui évaluent le risque pour un individu de développer un cancer ou une maladie cardio-vasculaire. Cette appréciation s’accompagne de conseils (activité physique, nutrition) et de médicaments auxquels le patient est susceptible de répondre. « Tous ces résultats sont fondés sur la littérature scientifique, et nos tests sont prescrits par des médecins », souligne Ardy Arianpour.

Prudent, il sait que le terrain est glissant. Fin 2013, son concurrent 23andMe s’était fait taper sur les doigts par la Food and Drug Administration (en charge des autorisations de mise sur le marché) pour avoir directement ciblé les consommateurs. Depuis, cette compagnie créée par Anne Wojcicki (la femme de Sergey Brin, un des fondateurs de Google) s’est rabattue sur un autre créneau, très lucratif et moins risqué : la recherche d’ancêtres…

 

D’après Chloé Hecketsweiler, Le Monde, Le Temps, Suisse, 2.09.2014.

 Georges Vignaux

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