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Le corps, lieu des métamorphoses modernes

6 septembre 2014

La métamorphose : un mythe, une loi

La notion de métamorphose échappe sinon à toute définition – un «changement de forme», selon l’étymologie (du grec « méta » : « au milieu», « à la suite de », d’où « changement », et « morphê » : «la forme ») –, du moins à toute clôture. La graine se change en fleur, l’œuf fécondé en être vivant, l’enfant en adulte, le jour en nuit, la vie en mort, et ainsi de suite. Ce mouvement permanent et généralisé s’inscrit profondément dans la vie et dans l’histoire. C’est pourquoi les récits de métamorphoses sont au cœur de toutes les cosmogonies sacrées. Le mythe de la métamorphose – récit fabuleux mettant généralement aux prises les hommes et les dieux – est d’abord un mythe étiologique (du grec « aitia », «cause ») : il a pour fonction de donner un sens au monde. Ainsi, à l’origine de telle plante, de telle terre ou île, il y aurait la transformation d’une divinité. Rassurante, la métamorphose a pour vocation de résorber l’étrangeté.

En affectant aux choses une source humaine ou divine, l’homme construit sa propre image du monde et, par là, se donne la possibilité d’agir sur lui : si les animaux, les plantes, les phénomènes naturels sont des hommes ou des dieux transformés, on peut alors s’adresser à eux, par le truchement du sorcier, du prêtre ou du chaman, afin qu’ils nous ménagent leurs faveurs, ou nous épargnent leur colère. Les mythes de métamorphoses étiologiques privilégient donc des éléments vitaux : le feu (chez tous les peuples), la nourriture (la naissance du maïs chez les Américains), la nature (la baleine, l’ours ou le phoque chez les Esquimaux), etc.

Mais, c’est de sa propre origine que l’homme a toujours été curieux. Les mythes qui relient la création de l’homme à une métamorphose sont innombrables. Ainsi de la Bible : « Yahvé modela l’homme avec la glaise du sol. » (Genèse, I, 7), et, plus tard, « de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme. » (Genèse, II, 21).

Le mythe de la métamorphose rassure à un autre titre : en rapportant le monde à une origine connue, il confère une unité à ce monde apparemment incompréhensible. Car, si les dieux et les hommes peuvent devenir des animaux ou des végétaux ou des minéraux, et que de l’une à l’autre de ces espèces, les passages sont possibles, c’est que l’univers est cohérent. Le mythe de la métamorphose proclame l’unité du monde.

C’est pourquoi on le trouve aussi bien dans les religions syncrétiques (associant plusieurs types de croyances) comme l’animisme ou le panthéisme – pour lesquelles la nature est peuplée d’âmes, d’esprits – que dans les conceptions matérialistes d’un Diderot, selon qui «tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces […], tout est en flux perpétuel […] ; tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal ». (Le Rêve de d’Alembert, 1769). C’est l’idée d’un monde de correspondances, c’est la manifestation de l’harmonie universelle, c’est aussi un changement témoignant d’une permanence, d’une continuité.

Se transformer pour échapper éternellement à la mort. Telle est l’autre signification de la métamorphose : elle nous apporte l’éternité. Dans les récits mythologiques, la transformation se révèle définitive : le bénéficiaire ou la victime échappe désormais à la fragilité humaine. Dans les Métamorphoses d’Ovide, Daphné, pour échapper à Apollon, se transforme en laurier, arbre à feuilles persistantes ; et la source Byblis coulera éternellement («Les Naïades en formèrent une source qui ne devait jamais tarir ; quelle faveur plus grande pouvaient-elles lui accorder ? »). Cette victoire sur la mort est inscrite dans l’idée même de métamorphose : changer d’état, n’est-ce pas suspendre le cours du temps sinon l’arrêter tout à fait ? En ce sens, le mythe de la métamorphose est aussi un mythe palingénésique : un mythe de la résurrection.

Mourir pour mieux renaître dans un autre corps, animal ou humain ; affirmer ainsi la continuité de la vie ; franchir la limite qui sépare l’humanité de la divinité : le rêve humain par excellence. Ce pouvoir de vivre plusieurs vies, seuls le détiennent les puissances supérieures ou ceux qui, comme les acteurs, se l’approprient.

 

Mais il y a un revers de la métamorphose. Dans la Bible, l’ordre c’est d’abord la distinction et la classification. Dans la Genèse, Dieu crée les plantes, les bêtes, et l’homme, « selon leur espèce ». Des frontières sont tracées dont le franchissement constitue une faute grave. La métamorphose est donc coupable, surtout celle de l’homme en animal. D’abord elle ne respecte pas la séparation des espèces voulue par Dieu, ensuite elle constitue une régression scandaleuse, révélant la bestialité qui persiste en l’homme. Elle est donc l’œuvre du démon.

C’est aux XVIe et XVIIe siècles que la croyance au « loup garou » domine. Dans les campagnes, on rapporte de multiples apparitions d’hommes métamorphosés en loups qui dévorent les enfants. Les coupables sont jugés et généralement brûlés. Ce qui n’empêche pas les experts en possession et exorcisme, de se disputer sur la nature de ces phénomènes.

Pour beaucoup, seul Dieu détient le pouvoir de métamorphoser, pouvoir dont il n’use pas: ce serait mettre en cause la séparation des espèces. Mais, si Dieu seul peut se métamorphoser, qu’en est-il alors des loups-garous ? La réponse est que, si la métamorphose est bien l’œuvre de Satan, son pouvoir est déjà dégradé. Il ne peut pas vraiment métamorphoser, mais il peut en donner l’illusion, à la fois à celui qui se prend pour un loup et à celui qui le voit en loup. On est pas loin du fantasme : la métamorphose relèverait aussi de la vision !

Et c’est ce que choisissent de considérer les démonologues de l’âge classique. Ils appliquent à la métamorphose une nouvelle définition : celle d’être une chimère, une illusion. Vision extérieure, et pour ainsi dire sociale, d’abord : la métamorphose n’est jamais que la transformation du regard de l’autre et de soi sur soi ! Cela va faire de la métamorphose une véritable expérience intérieure, nourrissant la littérature fantastique du XIXe siècle, de Nerval à Kafka, de Maupassant à Lautréamont, de Gautier à Poe. Se métamorphoser serait « devenir ce que l’on est », sorte de « passage à l’acte » pour la psychanalyse: du mot à la chose, de l’esprit à la matière. Ce que la métaphore opère dans le langage (« je suis un loup » : métaphore), la métamorphose le réaliserait dans la vie concrète : « je suis comme un loup » (fantasme) ; « je suis un loup-garou » (métamorphose). Cette confusion fait basculer la métamorphose dans le champ de la pathologie mentale.

La métamorphose « moderne » apparaît alors comme l’expression concrète de nos moi multiples et conflictuels, l’incarnation directe de nos pulsions refoulées. Le cas de Docteur Jekyll et Mister Hyde en offre une illustration.

Dès lors, une interrogation apparaît : la métamorphose est-elle réelle ou imaginaire ? Dans la nouvelle de Kafka La Métamorphose (1915) : Grégoire Samsa s’est-il réellement transformé ou fait-il un cauchemar (« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. ») ? La réponse ne nous sera jamais donnée.

 

La psychanalyse a donc contribué à réactualiser le mythe de la métamorphose. Elle l’a transformé en une extériorisation des pulsions et fantasmes, orientation déjà nettement amorcée tout au long du XIXe siècle, bien avant Freud. Quant aux sciences, leur rôle est peut-être contradictoire, car elles sont à la fois destructrices et génératrices de mythes. Par leurs explications rationnelles, elles ont banalisé la plupart des métamorphoses naturelles, en dévoilant les causes, les processus et les conséquences. Mais elles ont ressuscité d’archaïques fantasmes : pas de changement de sexe sans chirurgie, ni de duplication parfaite sans manipulations génétiques.

Cette vision est cependant réductrice. N’oublions pas que, même chez les primitifs, le mythe ne relève pas de l’imaginaire, mais bien de la réalité la plus concrète. De même, c’est à partir des techniques qu’elles ont élaborées, que les sciences ont laissé imaginer des métamorphoses inattendues et permis d’entrevoir de nouveaux univers comme la robotique (le thème inépuisable de l’homme-machine), la génétique (les mutations génétiques), l’informatique même (le monde virtuel de Matrix), disciplines ou domaines qui ont, dans la science-fiction, abondamment réalimenté le mythe de la métamorphose.

 

Alors la beauté ? Lieu de la métamorphose ? Ou mutations du corps ?

La beauté se métamorphose à travers le temps. Elle évolue au cours des siècles, mais demeure indéfinissable car subjective, on l’a vu. Etre beau, être belle est une quête lancinante, plus féminine que masculine, même si la tendance aux produits cosmétiques pour homme se soit développée ces dernières années.

Ce que nous voyons partout apparaître dans nos rayons spécialisés, c’est un arsenal parfois stupéfiant. « Une véritable mise en beauté truquée dont seules les femmes ont le secret ! »[1] « Relooking » total promis : vous serez la plus belle!

D’abord la peau qu’il faut bronzer entièrement. C’est le côté exotique ! Ensuite, les cheveux, souples, ondulés, longs, mi-longs, bruns, dorés, pas forcément blonds, la blonde n’a plus la cote … On peut aussi imaginer des « extensions » qui permettent d’obtenir la longueur souhaitée et le volume rêvé ! Les mèches sont fixées à environs 0,5 cm de la racine, avec de la kératine de synthèse. Elles proviennent souvent de chevelures de femmes indiennes, qui coupent leurs longues nattes pour leur mariage. Comme quoi les codes de la beauté varient…

Les cils maintenant… On peut se faire poser des faux cils de façon permanente ! pour un regard séducteur…

La métamorphose continue avec les faux ongles. Deux méthodes existent: la résine et le modelage au gel UV. La résine, c’est la version « ancienne » du faux ongle. Avec le gel UV la matière est souple et agréable à porter, le remplissage se fait une fois par mois.

Mais la féminité, au commerce du corps, ce sont surtout les prothèses mammaires qui offriront un décolleté tentateur ! On vantera aussi les avantages du soutien-gorge seconde peau totalement invisible, sans fermeture à l’arrière ni bretelles…

Etre une femme est souvent synonyme de contraintes : se maquiller, se démaquiller, etc … Le maquillage permanent est une réponse pour celles qui ne veulent plus passer des heures dans leur salle de bain ! Ce tatouage évolué offre l’embellissement et corrige les petits défauts. Un dessin imperceptible pour les lèvres, et l’œil ombré à la racine des cils. Voilà qui peut rendre méconnaissable ….

 

Mais tout cela n’est qu’apparence, action sur quelques formes. Demeure l’essentiel : le corps en son entier ; et la chirurgie et la science, là, nous étonnent. Nous sommes entrés dans l’ère des prothèses sophistiquées de toute sorte, de la bionique qui « électronise » nos membres, nos pensées, nos volontés, de la chirurgie « anti-âge » qui recompose nos plastiques… La métamorphose est bouclée : la technologie triomphe de la vie… C’est aussi une fin du corps…

 

Georges Vignaux, La chirurgie moderne ou l’ivresse des métamorphoses, Paris, Pygmalion, 2010.

[1] Rachel Bornais

 

 

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