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Le mythe rationnel : perspective épistémologique

13 septembre 2014

Pierre Fraser, dans un position épistémogique originale à propos du mythe, défend le point de vue suivant : « Alors que notre position ontologique suppose, écrit-il, que le plan du mythe est une entité complexe irréductible entièrement immergé dans son environnement, notre position épistémologique sera de considérer le plan du mythe comme un système autonome possédant une finalité et intégré à son environnement dont il faut rendre compte par ses points d’interface, ses intrants, ses mécanismes de régulation, et ses extrants. En ce sens, nous considérons qu’il n’y a pas de « mythème », mais un ensemble d’interactions qui produisent une émergence qui se traduit par la construction de mythes. En somme, pour Claude Lévi-Strauss, les faits sont des « expériences toutes faites », ils sont « découverts », alors que notre position les considère comme construits.

Personnellement, j’adhère à cette position : le mythe est un complexe de croyances et de récits, qui n’est ni donné comme tel ni immuable. On peut en dégager des éléments sous forme de « traits » qui témoignent de sa construction et de son potentiel de variations d’une culture à l’autre, d’époque en époque. Je prendrai à titre d’exemple, le mythe national français tel que l’analyse Suzanne Citron. [1]

Suzanne Citron s’est longuement intéressée à la question de l’enseignement et à la construction de la mythologie nationale française. Elle s’est notamment interrogé sur la distance entre l’histoire enseignée et la recherche historique, essentiellement dans les programmes de l’enseignement primaire.

Les fondements idéologiques de l’enseignement de l’histoire ont été définis à la fin du XIXe siècle. Cette histoire est une histoire républicaine influencée par Michelet et centrée sur la Révolution dont la République serait l’aboutissement. Elle repose sur des postulats qui s’imposent dans le Petit Lavisse, manuel qui connut un grand succès jusque dans les années 1950. Le Petit Lavisse présente une France éternelle, peuplée de descendants de Gaulois. L’histoire est un continuum dans lequel les événements sont déterminés par la construction de « l’hexagone ».

Ces présupposés hérités de l’historiographie du XIXe siècle persistent, sous des formes différentes, dans les manuels qui succèdent au Petit Lavisse. Il existe cependant une rupture à partir des années 1981-1985. Dans un récit centré sur la France elle-même, les manuels laissent peu de place à une vision européenne et proposent une histoire manichéenne. Il s’agit de mettre en valeur les liens entre patrie et Révolution. Les débats des années 1970-1980 sur la Terreur n’influencent pas les contenus qui se fondent sur la conception de la Révolution comme un bloc. La Grande Guerre, elle, est justifiée. Elle se limite aux faits d’armes des grands généraux et les auteurs glorifient le sens du sacrifice. A partir de 1981, l’enseignement de l’histoire est progressivement réintroduit à l’école primaire. La vision de l’histoire proposée évolue peu. C’est un récit franco-centré, fondé sur le mythe de l’origine gauloise dans lequel les conquêtes sont légitimées par la construction du territoire. Les conflits internes et les minorités ne sont quasiment pas évoqués.

Suzanne Citron montre ainsi comment s’est construite l’idée de la France. Ce sont d’abord les clercs, sous les Carolingiens, puis sous les Capétiens, qui créent le mythe de la continuité dynastique comme l’illustre le contenu des Grandes chroniques de France rédigées à partir du XIIIe siècle. Les Francs sont désignés comme les lieutenants de Dieu et glorifiés, surtout au moment des croisades. C’est aussi le siècle de l’affirmation du pouvoir capétien comme le montre l’extension de l’usage du français. Dans ce processus, le thème du sang royal permet d’imposer en parallèle l’idée de la continuité dynastique. L’Eglise occupe une place centrale dans la construction de la religion royale.

Dès le XIIIe siècle, les clercs personnifient la France dans leurs écrits. Du XVIe au XVIIIe siècle, se pose la question de la conciliation entre origines gauloise et franque. C’est la Révolution qui impose les Gaulois contre les Francs. Au XIXe siècle, émerge la figure de Vercingétorix. Ainsi, au début de la IIIe République, « le mythe gaulois donne à la nation une et indivisible son homogénéité raciale et sa cohérence culturelle». La nation une est indivisible ; elle est définie comme essentielle et incréée. Elle se fonde sur une unité qui induit l’exclusion de l’autre désormais défini comme un ennemi, comme le montre la perception de la Révolution comme un bloc. Il y a donc dans l’historiographie du XIXe siècle deux fondements à l’histoire de France : « l’origine immémoriale et la continuité », deux éléments inscrits dans un territoire donné, qui fondent le roman national.

  1. Citron reprend les travaux historiques récents pour proposer un autre enseignement, débarrassé des postulats imposés au XIXe siècle. Il faut, pour elle, abandonner la religion de la chronologie linéaire au profit d’un programme plus universel reposant sur plusieurs échelles de temps. Dans ce sens, elle revient sur la complexité du phénomène historique, soulignant notamment la pluralité de la population française. Elle met en valeur les diversités de territoires et des cultures pour montrer ensuite que le processus de francisation fut complexe, loin de l’uniformité. Ainsi les minorités, comme les juifs ou les protestants sont les grands oubliés d’une histoire finaliste. De même, la vision de la Révolution comme un bloc ne permet pas de comprendre réellement des phénomènes tels que la guerre de Vendée ou le fédéralisme. Ces simplifications illustrent une vision unitaire de la nation qui rejette tout particularisme. Cette pensée dominante, qui ne peut concevoir la France que comme unie et indivisible, a profondément marqué l’histoire politique française.

Ce processus s’accompagne d’une sacralisation du territoire français qui s’exprime dans les manuels jusque dans les années 1950 à travers la glorification des conquêtes et de l’œuvre coloniale. A la fin du XIXe, l’histoire et la géographie servent à diffuser cette conception de la patrie incarnée par des mythes et des héros. La conception d’une France indivisible et unitaire fondée sur un seul passé et une seule culture conduit aussi la République, au nom de la raison d’Etat à taire certains événements ou à les minimiser. Plusieurs exemples illustrent cette attitude : la question du rôle des institutions dans l’Affaire Dreyfus, l’occultation pendant longtemps du rôle réel de la collaboration sous le régime de Vichy ou bien le refoulement de la guerre d’Algérie.

Aujourd’hui, cette approche sacralisée de l’histoire de France produit des conflits de mémoire dans la mesure où des questions comme la colonisation ou celle des minorités ne sont pas abordées dans une vision dépassionnée. Elle constitue un des symptômes des difficultés de la société française dans la mesure où elles ont pour origine « une crise de l’imaginaire historique et de la vision de la chose publique ». La construction des mythes engendre aussi les conflits !

[1] Citron, Suzanne, Le mythe national : L’histoire de France revisitée, Editions de l’Atelier, 2008.

Georges Vignaux

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