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Internet et le capitalisme : enfer ou paradis ?

26 avril 2015

La salle était archi-comble. Le sujet était polémique: internet va-t-il tuer le capitalisme? Et les intervenants prestigieux. Côté américain, Jeremy Rifkin, dans le rôle du prospectiviste, auteur de « La troisième révolution industrielle », et de « La Nouvelle société du coût marginal zéro », tous les deux sortis cet automne en français. En face de lui, par caméras interposées, Jacques Attali. La visio-conférence, organisée par g9plus, se tenait à la maison des Arts et Métiers à Paris, avec Clara Gaymard, directrice générale de General Electric France et de Jean-Marc Daniel, économiste et enseignant à L’ESCP.

Jeremy Rifkin lit un texte préparé, édifiante synthèse de ses deux précédents ouvrages. En substance, cela donne: « Nous sommes au crépuscule du modèle de révolution industrielle du siècle dernier ». La première révolution, selon lui, s’est produite en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle avec la machine à vapeur, la seconde aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle avec la généralisation de l’électricité. C’est elle qui arrive à son terme. La troisième arrive donc aujourd’hui.

Dans ces trois cas, estime-t-il, il y a eu l’arrivée d’une nouvelle technologie qui a entraîné une révolution industrielle, une révolution des transports et de l’énergie. Cette fois-ci, avec internet, nous allons faire face à une déferlante de services dont le coût marginal, c’est-à-dire le coût nécessaire à la production d’une unité supplémentaire, tend vers zéro. Un exemple ? Il y a déjà, affirme le polémiste, 6 millions d’étudiants aux Etats-Unis qui suivent des cours en ligne. L’arrivée d’un étudiant supplémentaire ne coûte rien à l’université qui organise les cours. Il pourrait y en avoir 1 million d’autres sans que cela change significativement le coût total de la formation pour l’université.

La mort annoncée du capitalisme

Pour Jeremy Rifkin, le mur qui existe entre le virtuel et le réel va voler en éclats. « Le modèle brique et mortier va lui aussi s’effondrer ». En Allemagne, par exemple, le solaire et l’éolien produisent une énergie bien réelle. Le coût marginal du kWh solaire ou éolien est quasi nul. « Le vent et le soleil n’envoient pas de factures » plaisante-t-il. Les conséquences sont très vastes. Le modèle classique de la possession sera supplanté par celui du partage. « Nos enfants ne seront plus propriétaires de voitures, affirme-t-il, ils pratiqueront le car-sharing avec des voitures sans chauffeur. »

Jeremy Rifkin rêve de la future société, ou l’usage sera plus important que l’objet et ou le partage remplacera l’échange. Et comment se feront ces partages? Grâce à l’internet des objets. Les machines, les objets, les vêtements, échangeront des données pour un coût dérisoire.

Or le capitalisme est fondé sur le profit. Mais avec un coût marginal qui tend vers zéro, le profit tend lui aussi vers zéro si bien que le capitalisme est condamné. Une nouvelle classe d’humains est en train d’apparaître, celle des prosommateurs (consommateurs devenus en même temps producteurs). La nouvelle société sera celle d’une économie collaborative.

Une thèse battue en brèche par Attali

Jacques Attali commence par planter quelques banderilles pour réveiller la salle. « La vision qui a été présentée, c’est l’avenir d’avant-hier. N’oublions pas que 95% des échanges de marchandises se font par bateau. » Et il enchaîne : « Nous sommes 7 milliards sur la terre. Nous serons bientôt 9 milliards. Ces deux milliards supplémentaires, il faudra bien les nourrir, les loger, les habiller. Rien à voir avec l’internet des objets. »

L’orateur, qui affirme qu’il n’a rien préparé et qui parle sans notes, poursuit sa démolition de la thèse de Jeremy Rifkin. « La première révolution économique date du XIIème siècle en Italie avec la naissance du capitalisme. Et l’imprimerie est une révolution au moins aussi importante que les deux qui ont été présentées. »

Mais pour Jacques Attali, ce ne sont-là que des broutilles. Il veut s’attaquer au plat de résistance, la thèse selon laquelle nous sommes à la veille d’une nouvelle économie collaborative. Foutaises pour Jacques Attali. Selon lui, la musique qu’on s’échangeait en pier to pier il y a quelques années était déjà une forme d’économie collaborative. « Les gens dépensent moins pour acheter de la musique, rappelle-t-il, mais davantage pour aller au concert. »

Vient enfin le grand moment, celui où il donne sa définition du capitalisme : « Le capitalisme, c’est la redistribution de la rareté. Or, l’information n’est pas rare, même si on peut la raréfier avec des brevets. La vraie rareté, c’est le temps. » Dans ce contexte, la voiture sans conducteur devient une voiture dans laquelle je récupère du temps pour éviter qu’il soit perdu. Rien à voir avec une économie collaborative.

Pour lui, internet, c’est le monopole !

Quant à l’internet des objets, cher à Jeremy Rifkin, Jacques Attali n’en pense pas grand bien: « il y a une tentative de prendre le contrôle de nos vies. Internet, c’est le monopole ! Le GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) c’est du monopole ! Le consommateur donne ses données et reçoit une aumône en échange. » Le problème ne se limite pas à la sphère économique. Jacques Attali dénonce les dérives qui vont se mettre en place : les capteurs de santé et l’internet des objets vont vérifier si vous êtes aux normes. On vous dira si vous mangez trop de calories, si vous avez fait assez de pas dans la journée.

La logique de cette machine définit ce qui est bon ou mauvais pour vous, elle définit les modèles de réussite, ce qui est bien et mal… Bref, cet internet-là va nous faire entrer dans une ère de normalisation à outrance. « On nous prend nos données, et on nous les revend sous forme de prime d’assurance. » Jacques Attali enfonce le clou: « Avant, c’était la dictature qui faisait l’agrégation des données. »

Comment s’en sortir ? Pour Jacques Attali, une seule solution, la régulation. Se voulant pédagogue, il prend un exemple simple. Imaginez que vous preniez une assurance pour vous prémunir d’un risque. S’il n’y a pas de loi, pas de régulateur, alors, le racket, qui évite un risque, est la forme illégale de l’assurance. De la même façon, si internet est sans droit, il sera un marché illégal et criminel. On est loin de la vision paradisiaque de Jeremy Rifkin.

Si les deux hommes sont d’accord sur le constat de la révolution numérique ils s’opposent totalement dans les conséquences de cette révolution technologique. L’avenir tranchera.

Paul Loubière, Challenges, 26-11-2014

Georges Vignaux

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  1. 27 avril 2015 à 13 h 40 min
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