La biologie est-elle un humanisme ?

29 avril 2015 Commentaires fermés

173e651La génétique et la neuroscience font resurgir la tentation d’expliquer la nature humaine par la biologie. Le sociologue Sébastien Lemerle s’inquiète du retour du scientisme. Entretien

Le Nouvel Observateur : Votre livre, «Le Singe, le Gène et le Neurone», raconte comment les avancées de la biologie ont installé l’idée que la science était désormais en mesure de comprendre les secrets de la nature humaine. Vous qualifiez ce phénomène de «biologisme». Qu’entendez-vous par là ?

Le biologisme actuel tire son matériau des grandes découvertes réalisées depuis les années 1960 dans trois domaines: l’éthologie, dont les figures les plus connues en France sont Konrad Lorenz et Boris Cyrulnik; la génétique, incarnée par Jacques Monod et François Jacob; les sciences du cerveau, popularisées par Henri Laborit, puis Jean-Pierre Changeux.

La tentation d’expliquer les comportements humains par la biologie est aussi ancienne que le projet de constituer une science de la société. Au XIXe siècle, la phrénologie affirmait l’existence d’un rapport entre la forme du crâne de l’individu, son caractère et ses comportements.

Plus tard, Gobineau pensait avoir prouvé scientifiquement l’inégalité entre les races. Juste avant la guerre, le prix Nobel de médecine Alexis Carrel, qui devait travailler pour Vichy, a publié «l’Homme, cet inconnu», dont les thèses eugénistes rencontrèrent un écho immense.

Ainsi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la biologie était très présente dans les débats politiques. C’est avec la découverte de l’usage qu’en firent les nazis que l’on a considéré, notamment en France, qu’elle constituait un danger pour le débat public.

Mais le biologisme d’aujourd’hui s’appuie sur un savoir incontestable. Les découvertes de l’ADN ou du système neuronal représentent des avancées phénoménales. N’est-il pas légitime qu’elles influent sur notre vision de la nature humaine?

Je ne conteste pas l’importance des avancées ni le droit des savants de disserter sur la nature humaine. Simplement, il est bon de rappeler que cette démarche court rapidement le risque de s’écarter du discours scientifique, alors qu’on nous la vend comme telle. La science découvre des faits, et non des dogmes.

On peut parler d’un véritable dédoublement de la biologie. D’une part, les scientifiques continuent de travailler dans les laboratoires et font des découvertes, même si c’est à un rythme souvent bien moins rapide qu’on ne le croit, avec beaucoup de tâtonnements et d’incertitudes. D’autre part, dans la presse et l’édition, on a assisté depuis les années 1970 à l’émergence d’un champ autonome où les scientifiques donnent leur avis sur des sujets aussi éloignés de leurs recherches que la vie en société, la politique, l’esthétique ou le développement personnel.

Il n’y a pas à leur jeter la pierre: quelle que soit la discipline (et cela vaut aussi pour les sciences humaines, et donc pour la sociologie), la transmission des découvertes scientifiques implique et mobilise des croyances. Le travail du sociologue est de décrypter ces croyances et de montrer comment le savoir circule entre des acteurs aux intérêts très variés : le scientifique, le vulgarisateur, le lecteur, le dirigeant…

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le discours fondé sur la biologie avait une fâcheuse tendance à catégoriser voire à hiérarchiser les individus. Cette page est-elle définitivement tournée?

Les usages réactionnaires de la biologie n’ont pas disparu: dans les années 1970, la Nouvelle Droite et «le Figaro Magazine» se sont appuyés sur la sociobiologie américaine pour attaquer l’«égalitarisme», notamment à travers son emblème scolaire, le collège unique. Mettre dans une même classe des enfants dont la science établit qu’ils disposent d’intelligences très disparates est absurde, plaidaient-ils.

Mais il existe aussi un biologisme «de gauche». Dans les mêmes années 1970, Edgar Morin et Henri Laborit avaient animé un Groupe des Dix qui proposait d’utiliser les découvertes de la génétique pour élaborer un nouvel humanisme. L’époque était dominée par ce qu’on appelait l’«antihumanisme», position philosophique consistant à dire que l’idée de «nature humaine» est une illusion idéologique que l’on retrouve dans le marxisme, la psychanalyse et le structuralisme.

A quoi ressemble la «nature humaine» esquissée par la biologie?

Comme le note Jean Daniel dès 1994 dans «le Nouvel Observateur», la véritable nouveauté est venue des neurosciences. Jean-Pierre Changeux, Jean-Didier Vincent et Alain Prochiantz ont expliqué avec force que l’homme est programmé pour être libre. Le cerveau peut faire preuve d’une plasticité étonnante et, dès lors que je prends conscience de son fonctionnement, je peux agir sur moi-même, développer les capacités que je souhaite et modifier dans une certaine mesure mes comportements.

Là encore, il s’agit de s’opposer de façon un peu théâtrale aux sciences sociales, accusées d’enfermer les individus dans leurs déterminations sociales ou leurs structures inconscientes. La biologie se pose en garante de notre liberté, au sens du libéralisme politique: grâce à la biologie, l’individu souverain deviendrait responsable de son destin. Mais cette souveraineté se limite à lui-même: je n’ai pas à tenir la société responsable de ce qui m’arrive, mais je n’ai pas non plus à me sentir responsable de ce qui se passe dans la société.

Dès le début des années 1980, le sociologue Robert Castel observait que la passion pour la biologie pouvait être une arme de guerre contre la pensée critique. Dans les entreprises, racontait-il, quand les salariés se plaignent d’être dépossédés de leur autonomie par une nouvelle organisation du travail, l’une des réponses des services de gestion du personnel consiste à reformuler les problèmes dans un registre «psychologisant» fondé en partie sur la biologie: «Votre mal-être est un problème relationnel, on peut y remédier en vous aidant à vous reprogrammer et en éliminant les pensées et comportements négatifs», grâce à la programmation neurolinguistique par exemple. Pour le biologisme, plutôt que de changer le monde, il vaut mieux s’y adapter.

Pourquoi le discours biologique rencontre-t-il un tel écho? Est-il en train de devenir le «grand récit» du troisième millénaire?

Il y a une demande sociale de fiabilité et de prévisibilité, deux qualités que l’on attribue spontanément à la biologie.

Lorsqu’il était ministre de l’Education nationale, Gilles de Robien avait écrit un article où il s’extasiait devant les résultats des neurosciences. En 2009-2010, le Centre d’Analyse stratégique, rattaché au Premier Ministre, a organisé une série de séminaires consacrés à l’apport des neurosciences aux politiques publiques.

On peut aussi citer l’intérêt récurrent de Nicolas Sarkozy pour la génétique, dans le discours avec son évocation de supposés gènes de la pédophilie ou du suicide ou en pratique avec l’accroissement du fichage génétique de la population, auquel le gouvernement socialiste n’a pas touché. Ces initiatives, parfois empreintes de naïveté, traduisent le besoin de trouver une vérité dernière, un grand critère qui aiderait à régler tous les problèmes.

Le singe, le gène et le neurone par Sébastien Lemerle, PUF. Propos recueillis par Eric Aeschimann, « le Nouvel Observateur » 23 janvier 2014

Publié par Georges Vignaux

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